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8 août 2008 5 08 /08 /août /2008 12:00

Il me semble que ça fait une éternité qu'un ami me faisait découvrir Francis Ponges. Je m'accroche à ces moments de plaisir dont je connais aujourd'hui la véritable valeur. C'est peut être plus pour moi que pour partager avec vous ce petit morceau de l'oeuvre de Ponges qu'est "Le vin" que je fais cet article. Prenez plaisir à le lire.



Le rapport est le même entre un verre d'eau et un verre de vin qu'entre un tablier de toile et un tablier de cuir.

Sans doute est-ce par le tanin que le vin et le cuir se rejoignent.

Mais il y a entre eux des ressemblances d'une autre sorte, aussi profondes : l'écurie, la tannerie ne sont pas loin de la cave.

Ce n'est pas tout à fait de sous terre qu'on tire le vin, mais c'est quand même du sous-sol : de la cave, façon de grotte.

C'est un produit de la patience humaine, patience sans grande activité, appliquée à une pulpe douceâtre, trouble, sans couleur franche et sans tonicité.

Par son inhumation et sa macération dans l'obscurité et l'humidité des caves ou grottes, du sous-sol, l'on obtient un liquide qui a toutes les qualités contraires : un véritable rubis sur l'ongle.

Et, à ce propos, je dirai quelque chose de ce genre d'industrie (de transformation) qui consiste à placer la matière au bon endroit, au bon contact… et à attendre.

Un vieillissement de tissus. Le vin et le cuir sont à peu près du même âge.

Des adultes (déjà un peu sur le retour).

Ils sont tous deux du même genre : moyenne cuirasse. Tous deux endorment les membres à peu près de la même façon. Façon lente. Par la même occasion, ils libèrent l'âme (?). Il en faut une certaine épaisseur.

 

L'alcool et l'acier sont d'une autre trempe ; d'ailleurs incolores. Il en faut moins.

Le bras verse au fond de l'estomac une flaque froide, d'où s'élève aussitôt quelque chose comme un serviteur dont le rôle consisterait à fermer toutes les fenêtres, à faire la nuit dans la maison ; puis à allumer la lampe.

À enclore le maître avec son imagination.

La dernière porte claquée résonne indéfiniment et, dès lors, l'amateur de vin rouge marche à travers le monde comme dans une maison sonore, où les murs répondent harmonieusement à son pas,

Où les fers se tordent comme des tiges de liseron sous le souffle émané de lui, où tout applaudit, tout résonne d'applaudissement et de réponse à sa démarche, son geste et sa respiration.

L'approbation des choses qui s'y enlacent alourdit ses membres. Comme le pampre enlace un bâton, un ivrogne un réverbère, et réciproquement. Certainement, la crois¬sance des plantes grimpantes participe d'une ivresse pareille.

Ce n'est pas grand'chose que le vin. Sa flamme pourtant danse en beaucoup de corps au milieu de la ville.

Danse plutôt qu'elle ne brille. Fait danser plus qu'elle ne brûle ou consume.

Transforme les corps articulés, plus ou moins en gui¬gnols, pantins, marionnettes.

Irrigue chaleureusement les membres, animant en par¬ticulier la langue

Comme de toutes choses, il y a un secret du vin ; mais c'est un secret qu'il ne garde pas. On peut le lui faire dire : il suffit de l'aimer, de le boire, de le placer à l'intérieur de soi-même. Alors il parle.

En toute confiance, il parle.

Tandis que l'eau garde mieux son secret ; du moins est-il beaucoup plus difficile à déceler, à saisir.

 

In, « Pièces"

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Published by Fabien BUFFETEAU - dans Môa
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